Les Pissotières

A leur arrivée en 1834 à Paris, les pissotières ont pour but de rendre la ville plus propre et plus saine. Adressée uniquement aux hommes, elle se popularise rapidement,...

A leur arrivée en 1834 à Paris, les pissotières ont pour but de rendre la ville plus propre et plus saine. Adressée uniquement aux hommes, elle se popularise rapidement, à tel point que 4000 toilettes sont installés dans les 20 arrondissements de la capitale, à 200 m d’intervalle l’un de l’autre. Pourtant, ce progrès dans l’hygiène cache d’autres pratiques entre hommes, au delà des simples petits besoins. Découvrez l’histoire qui se cache derrière l’utilisation particulière de ces vespasiennes.

Traditionnellement nommées Vespasiennes, les pissotières tirent leurs inspirations des créations de l’empereur romain issu de la dynastie des Flaviens en 69 de notre ère, Vespasien. En France, les idées respectives d’instaurer des « brouettes à demeure » par le lieutenant François de Laverdy et l’industriel textile Gontran Paupot, en 1763, puis des « demi-barils » en bois par le lieutenant général M; de Sartines, en 1770 s’esquissent. Mais, c’est le comte Claude-Philibert Barthelot de Rambuteau, préfet de la Seine qui installe les pissotières à Paris. Interdites aux femmes, les toilettes publiques et ouvertes deviennent rapidement le premier lieu de rendez-vous et de sociabilisation entre membres de la population masculine. Un véritable espace de libertés et de rencontres naît, « plus libre que la zone libre » et « bulle ouverte à tous les fantasmes »

Réparties entre édicules, urinoirs et cabinets d’aisance, les vespasiennes gagnent le terrain populaire et accueillent la drague et le sexe entre hommes, mais aussi entre les gigolos et leurs clients. A tel point que des personnalités politiques se prêtent au jeu et se mettent à rencontrer des hommes en secret dans ces toilettes. Peu de temps après, le premier scandale éclate et lève le voile sur les coulisses d’une pratique jusqu’ici silencieuse. Dans les années 1840, le ministre de l’information en fonction sous la seconde république, est retrouvé coincé dans une de ces pissotières par un policier des moeurs de passage et trouve comme unique excuse, « Je m’informe, voyons ». Toutefois, c’est un second scandale qui va mettre le feu aux poudres. Eugène Le Bègue Germiny est pris en flagrant délit de fellation sur un jeune ouvrier de 18 ans, Pierre Chouard, dans une vespasienne des Champs-Elysées, près du café des Ambassadeurs. Il est jugé et démis de ses fonctions politico-religieuses, avant de devoir s’exiler à l’étranger, en Argentine, pour terminer ses jours.

Suite à ces deux scandales politiques et moraux, la population homosexuelle s’arme alors de petites parades pour éviter les arrestations policières et les jugements potentiels. Au moyen d’un trou percé dans chaque vespasienne, les hommes assouvissent leur voyeurisme ou font passer leur organe génital pour leur plaisir personnel. Le « toilette » devient un important « glory hole », grand classique du fantasme gay. Au cours du 20e siècle, les Années Folles marquent l’apogée de ces pratiques qui favorisent l’excitation du rapport sexuel, du contact des corps, les hommes laissant libre cours à leur côté primaire. Les homosexuels affublent les vespasiennes de plusieurs noms, parmi eux le plus chic « baies » et les plus populaires « tasses » et « ginettes ». Mais, c’est le terme « pissotière », en référence au « trou dans la muraille d’un navire pour laisser s’écouler l’eau de surface », qui va rester ancré dans les appellations. Plus tard, de nouvelles pratiques fétichistes vont apparaître, portés par les croûtenards et les soupeurs, tenues par beaucoup comme une légende. Les premiers, qualifiés aussi de « traîne-pissotière », bouchaient les toilettes et guettaient le remplissage des toilettes au fur et à mesure de leur usage, un pain rassis en main. Ils imbibaient ensuite l’aliment d’urine qu’ils consommaient. Les seconds, selon les mêmes recours, se rendaient dans les vespasiennes pour introduire leur pénis dans l’urine du toilette, d’où l’expression « faire trempette ».

Au lendemain de la Libération, le gouvernement sonne la fin des Vespasiennes, dans l’application de normes hygiéniques plus strictes dans les rues parisiennes. Il entend alors rendre la ville toujours plus propre et plus saine, mettre fin aux rapports homosexuels et à l’exercice illégal de la prostitution. «Les vespasiennes les plus proches des casernes disparurent les premières : il y allait du salut de la France. On supprima aussi aux abords des usines des vespasiennes prolétaires où de jeunes apprentis prodiguaient des joies coupables aux ouvriers syndiqués.» Dans les années 1960, l’installation de lavatories pour hommes et femmes annoncent le début de la disparition de ces toilettes publiques. A la disparition totale des Vespasiennes, en 1981, ces fétichistes se dirigent vers les nouveaux urinoirs de la Gare du Nord pour entreprendre leur penchants. Aujourd »hui, seule une dernière vespasienne, située à proximité de la prison de la Santé, boulevard Arago, a survécu aux disparitions massives de ces toilettes, avec le « pissoir » du terrain des boulistes du jardin du Luxembourg. L’une et l’autre attendent une inscription… aux Monuments historiques, en souvenir de l’écrivain Henry Miller, grand amateur de ces lieux d’aisance tellement français. Dans les coulisses de ces lieux fétichistes et de leurs pratiques dérivées, Jean-Pierre Constant, conférencier et expert des circuits insolites de la capitale, nous présente ce que sont les vespasiennes, leurs usages par les gays et leur évolution citadine et policée.

Dans quelles circonstances vous êtes-vous intéressés à l’histoire des Vespasiennes ?

Je suis historien à Paris depuis 1989 et m’intéresse beaucoup aux parcours révolutionnaires, dont les « pissotières » font évidemment parties.

J’ai toujours connu les vespasiennes, aussi loin que je m’en souvienne. Dans ma spécialisation, je cherche à lever le voile sur les pratiques qui s’y déroulaient et leurs évolutions conjoncturelles, et ce d’autant que j’interviens régulièrement au musée de la Préfecture de Police.

Comment les pissotières se distinguent-elles ?

Elles se reconnaissent, aux dires de la critique Gertrude Stein, par l’odeur qui s’en dégage. C’est quelque chose de très particulier à la France, d’un point de vue olfactif, et cela définit parfaitement l’usage des vespasiennes, leur mauvaise réputation, hier et aujourd’hui.

L’usage des vespasiennes pour pisser et forniquer réveille l’animal qui dort en chacun de nous. On se retrouve et on s’autorise des débordements, tout en connaissant les risques, ce qui ajoute au plaisir, car cela relève de l’interdit. C’est très permissif, provocateur, sexuel et, surtout, très viril, façon troisième mi-temps improvisée.

Que se passait-il dans ces pissotières, précisément ?

La nature des rapports amoureux et sexuels entre hommes dépendait des caractéristiques de l’édicule fréquenté, s’il est couvert ou non, grand ou petit, caché ou non, ou encore le nombre de personnes que les lieux pouvaient accueillir.

Officiellement, l’usage par les hommes des vespasiennes se limitait à des masturbations et des fellations, ce dont témoigne la littérature. Mais, les pratiques pouvaient être aussi plus physiques et éventuellement fétichistes, comme dans les Cruising bars d’aujourd’hui.

Les pratiques ont-elles mutées, aujourd’hui justement ?

Les moyens policiers sont plus importants qu’autrefois et les révélations graveleuses d’une certaine presse ont entraîné une certaine nécessité de cacher ce qui jadis se faisait « au petit bonheur la chance », et dans la rue. Les pratiques ont donc évolué, en effet. Elles sont plus souterraines, au propre comme au figuré.

Peu de temps avant la disparition des pissotières, les croûtons et les soupeurs ont utilisé ces lieux d’une autre manière. Sont-ils encore présents, aujourd’hui ?

Les pratiques semblent bien plus exacerbées qu’autrefois. Les personnes ne se limitent plus à « tremper leur pénis dans l’urine », comme on le raconte. L’ondinisme, les « golden showers » semblent s’être substitués à ces dérives de manière presque banale aujourd’hui.

Et cela, même si les verres et les bouteilles en plastique ont remplacé ça et là le pain rassis utilisé par les « croûtons » de jadis. Ces contenants sont beaucoup moins intrigants, identifiables… sauf pour les initiés bien entendu. Et la police.

Des anecdotes se rattachent-elles aux Vespasiennes ?

Dans La Recherche du temps perdu de Marcel Proust, Monsieur de Montesquiou passe ses journées dans les pissotières et la concierge s’interroge sur un potentiel problème urinaire de cet individu dont elle reconnaît les pieds, sous les stalles d’une sanisette.

Une photographie d’après-guerre est également liée à un édicule fameux du jardin des Tuileries. Quelques hommes en train d’uriner » sont dissimulés derrière une alvéole, pendant qu’une foule d’autres, à la queue leu-leu, attend patiemment de prendre la suite. C’est d’autant plus spectaculaire que la photo paraît presqu’avoir été naïvement prise, quoique journalistique.

Finalement, la concept des Vespasiennes s’est-il institutionnalisé ?

Ils ont effectivement gagné le terrain des différents établissements gay et fétichistes actuels. Les vespasiennes, et leur souvenir, leur manque progressif ont généré un tel fantasme que ces lieux n’ont fait qu’en reproduire le concept, dans une version cependant plus trash que celle des toilettes originelles que ne fréquentaient évidemment pas seulement les homosexuels. Les moeurs ont changé. Les secrets aussi. Mais ils demeurent.

Plus d’infos :

Du 19 Novembre au 1er Décembre, vous pourrez découvrir l’univers des Pissotières Parisiennes. Placée sous le thème Les Tasses – Toilettes Publiques – Affaires Privées, l’exposition photographique sera dédiée à l’histoire autour de ces lieux.

Point Ephémère

Quai de Valmy

75010 Paris

histoire

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