Mathias Théry & Etienne Chaillou – réalisateurs de « La Sociologue et l’ourson » : « On voulait faire un film sur le changement ! »

C’est déjà le huitième projet commun des deux compères dont la belle histoire a commencé sur les bancs de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris il y...

C’est déjà le huitième projet commun des deux compères dont la belle histoire a commencé sur les bancs de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris il y a quelques années. Après la web-série L’Oeil du voisin en 2014, ils s’attaquent cette fois-ci au cinéma avec toujours une même soif d’observation et de questionnements. Rencontre.

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Quelle était la volonté initiale en faisant entrer ce regard particulier de la sociologie, souvent pompeux dans le film ?

Etienne Chaillou : Nous ne sommes pas des scientifiques mais on est assez séduits par ce qu’ils disent. On est lucides : on sait qu’il y a une couche un peu académique, un peu poussiéreuse, un peu obscure, mais ce dont ils parlent nous séduit. Et puis, au-delà de la sociologie, ce qui m’a séduit, c’est l’énergie d’Irène.

578518.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxEst-ce que, vous-mêmes, vous aviez des appréhensions ?

Mathias Théry : C’était une contrainte. On aimait le discours d’Irène mais on avait conscience que c’était très compliqué de le mettre dans un film. Un des partis pris du film, c’est de ne jamais montrer cette parole complexe de chercheur et, au contraire, d’aller chercher tous les moments où elle est obligée de s’en réemparer pour l’expliquer à ses proches.

 

Justement, comment on s’y prend ?

E : Au début, on avait ces discussions au sortir de ses rendez-vous avec les politiques, parce qu’on savait qu’on n’y aurait pas accès. Donc, après coup, on lui demandait de nous raconter. Et comme elle a une certaine bouteille de professeur, elle prenait un ton qui nous déplaisait. On cherchait un ton plus intime, le ton qu’elle a en tant que mère quand elle discute avec Mathias.

« On a essayé de parler à un public large, pas seulement LGBT. »

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Est-ce que ça veut dire que si vous aviez eu accès aux huis clos, ça aurait changé la forme du film ?

E : Si les politiques nous avaient invités à entrer, c’est possible qu’on aurait orienté le film autrement. Mais on se faisait rembarrer… Notre film, c’est l’addition de montrer ce qui se passe, plus Irène qui nous raconte.

Dans le dossier de presse, vous dites avoir été sûrs que ce débat allait toucher plein de gens…

E : On n’a pas vu tout de suite le bordel que ça allait créer. Au début, une spécialiste qui étudie ça depuis 30 ans nous dit : « attention, il va y avoir du bruit ». On l’écoute. Petit à petit, on sent les médias qui s’en emparent. Moi, j’ai senti le truc assez tard, au mois de septembre quand les gros buzz ont commencé à éclore. Avant, je sentais ce dont parle Irène : la révolution invisible de la famille, cette transformation dont personne ne parle qui a pris 30 ou 40 ans et qui a changé l’aspect de la famille. C’est vraiment de ça dont on voulait parler. Le décor « Mariage pour tous », on ne l’avait pas en tête. On ne pensait pas que ça prendrait de telles proportions.

M : Irène prédisait un débat et ses thématiques. Elle nous disait qu’on allait rapidement dépasser le débat de l’amour dans le mariage, parce que c’est déjà quelque chose qui a été acquis avec le Pacs. Mais, finalement, ça a plus débattu sur la filiation.

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Dans la bande-annonce, vous dites que l’objectif était de comprendre « pourquoi la France s’est engueulée sur le Mariage pour tous ». A la fin du film, au-delà du sentiment de colère, on se sent frustré, car on a du mal à trouver la réponse à cette question. Est-ce qu’aujourd’hui vous l’avez ?

E : Il faut se méfier de l’apparente simplicité du film. C’est un objet qui a été compliqué à tourner. Il a un caractère démonstratif parce qu’on a senti la nécessité, aux moments des débats, d’expliquer les choses. Ce n’était pas notre intention mais face aux débats chaotiques, à la voix d’Irène qui nous séduisait mais qui n’était pas entendue, on a senti le besoin d’une simplicité et d’une pédagogie. On a essayé de parler à un public large, pas seulement LGBT.

M : On a essayé de discerner, dans le brouhaha général, des thématiques qui nécessitaient d’être approfondies. On a choisi les arguments qui semblent faire le plus question aujourd’hui et demain. On a fait le choix d’essayer d’amener de l’eau au moulin en amenant des thématiques qui faisaient sens à ce moment-là. Pour nous, il était important d’expliquer pourquoi un couple homo a besoin de vivre en famille, que ça se fait depuis longtemps, que ça a des racines. Avec ce film, on peut comprendre sur quoi on s’est engueulé, plutôt que pourquoi, par rapport à d’autres pays. Les gens se posaient des questions sur les enfants, connaissaient mal les techniques d’aides à la procréation. Il y avait un besoin de mieux connaitre les familles homoparentales.

« Effacer qui parle pour mieux entendre ce qui est dit. »

Finalement, est-ce que ce débat n’a pas été causé par les médias qui ont peu mis en avant des paroles, telles que celles de votre mère ou d’autres spécialistes, et qui n’ont pas donné les outils à un public lambda pour mieux comprendre la situation ?

E : Moi, je pense qu’il y a une part de responsabilité des médias. Ils recherchaient systématiquement un partisan et un opposant, comme si, pour débattre d’une chose, il fallait une thèse et son contraire, qu’il y ait un clash. Or, ce n’est pas comme ça que c’est le plus intéressant. C’était plus en écoutant un avis «  pour » et un « pour, mais » ou un « contre » et un « contre, mais ». Tout d’un coup, on peut parler du contenu des choses, des subtilités.

 

Le parti pris est clairement positif envers le Mariage pour tous. N’y avait-il pas besoin d’avoir plus d’arguments d’opposants pour compléter le portrait ?

M : C’est un parti pris de suivre une sociologue militante. Ce n’est pas un film qui essaie de faire le bilan d’une enquête. Ce n’est pas un reportage, c’est un portrait. Là où on a pu amener la contradiction, c’est dans les questions que pose le fils à la mère. On a voulu répondre aux questions qu’on voyait se poser en face. C’est comme ça qu’on s’est dit que la sociologue pouvait répondre aux questionnements de la « Manif pour tous ».

E : C’est très difficile d’être objectif dans ce débat. On n’a pas cherché à l’être. On avait aussi la chance d’être deux pour débattre et ne pas fonctionner sur des instincts. On a énormément discuté entre nous pour ne pas ridiculiser les positions contre. On a toujours essayé d’élargir le débat. Les coups médiatiques, on n’en voulait pas. On voulait savoir de quoi parle la société à ce moment-là. C’est une prise de recul subjective assumée, mais tendant à obtenir un débat plus calme.

M : Ca donne un film favorable dès le début au mariage, mais ça ne nous empêche pas de réfléchir. On peut essayer d’amener la réflexion au grand public.

Pourquoi le choix du prisme du film d’animation au lieu d’un documentaire banal ?

E : Il y a des raisons esthétiques. On aime le choc. On était face à des propos intellectuels parfois difficiles à entendre. Et du coup, ça nous plaisait de les contraster. Souvent, le contraste, ça permet de mieux comprendre. Il y avait un procédé de filtre ou de distanciation : effacer qui parle pour mieux entendre ce qui est dit. Les propos prennent alors vraiment leur sens.

« Le fait qu’Etienne soit là me permettait de faire le tri dans mes émotions. »

Est-ce que justement, il n’y a pas le risque inverse d’être concentré sur la caricature plutôt que sur le propos ?

E : C’est pour ça qu’il y a un aller-retour entre les marionnettes et le réel. Ca ne fonctionnerait pas tout seul. Le rôle assigné aux marionnettes, c’est la pédagogie, et celui du réel, c’est le témoignage. Ce qui est important, c’est l’addition des deux.

Mathias, vous êtes le fils de la sociologue que l’on suit tout au long du film. Est-ce qu’il y a un moment où le regard du réalisateur a franchi celui du fils ? Est-ce que vous avez dû vous recadrer ?

M : Oui, tout du long, mais c’est un travail qu’on a fait avec Etienne. Le fait qu’Etienne soit là me permettait de faire le tri dans mes émotions. On discutait énormément de ce qui pouvait être utile ou pas pour le propos du film. C’est plus compliqué de faire quelque chose de désagréable pour sa mère.  C’est quelque chose que je n’avais pas envie de faire, mais pour le film je devais le faire. Donc oui, il a fallu gérer en permanence la distance.

Est-ce qu’il y a eu des freins de sa part ?

M : Beaucoup au départ. Elle ne voulait pas qu’on fasse un film sur elle, mais un film sur le sujet. Et elle ne voulait pas parler de sa vie privée. Et au final, c’est un film sur elle qui parle de sa vie privée.

E : Je pense qu’il est plutôt avec elle. Le sujet, ça n’a jamais été elle, mais elle a toujours aidé le sujet.

« Il y avait l’envie de faire le feuilleton national, en se disant qu’un moyen était de passer par l’intime de la sociologue. »

Portrait intimiste ou document sur un feuilleton national ?

E : Il y a plusieurs ingrédients. Nous, on voulait faire un film sur le changement. On voulait montrer qu’une société change, qu’elle n’est pas figée. C’est le travail de la sociologie. On a vécu une année où ce changement a été palpable. La France a changé durant ces mois sur les sujets touchant l’homosexualité.

M : Pour nous, au premier plan, il y avait l’envie de faire le feuilleton national, en se disant qu’un moyen était de passer par l’intime de la sociologue.

Quel a été son regard de sociologue sur ce film ?

E : Elle a été surprise mais elle ne l’a pas rejeté. Elle nous a félicités pour avoir réussi à synthétiser plusieurs points qu’elle souhaitait expliquer et qui auraient pu lui prendre des années. Je pense qu’elle est séduite par le cinéma dans sa capacité à raconter tout ça en un seul plan.

Pourquoi le choix du prisme du téléphone pour vos échanges, plutôt que le face-à-face ?

M : On l’avait déjà expérimenté sur d’autres projets : dès qu’on allumait la caméra, c’était la sociologue qui parlait, alors qu’au téléphone, c’est très rapidement la mère qui prend le dessus.

E : Au téléphone, on ne pense plus à son image. On est totalement soi-même.

« Certains spectateurs sont d’accord avec tout ce qu’Irène dit, sauf sur la GPA. »

Les principaux regards négatifs que vous avez pu avoir ?

M : Dans le milieu documentariste, on peut dire que le film est un peu trop pédagogique. Ca dépend de la position par rapport au sujet. Certains nous ont dit que ça aurait été peut-être mieux de donner plus de parole aux « antis ». D’autres, le contraire.

Est-ce que vous avez rencontré des spectateurs qui ont changé d’avis sur la question du mariage grâce à votre film ?

E : Pas sur le mariage, mais plus sur la question de la GPA que nous abordons aussi.

Justement, on sait que la France est globalement contre. Quel a été le regard des opposants sur cette séquence ?

E : Certains étaient contre et nous ont dit « ça me fait réfléchir ». Ce qu’on a voulu mettre dans cette séquence, c’est arrêtez de parler de choses que vous ne connaissez pas. Vous êtes avec une sociologue qui connaît le sujet donc écoutons.

: Certains spectateurs sont d’accord avec tout ce qu’Irène dit, sauf sur la GPA.

Quel est le regard des collègues de votre mère sur ce film ?

E : Il y en a qui se méfiaient de l’aspect ludique du film. Faut être sérieux.

M : Elle avait peur que ses collègues pensent qu’elle ramène la couverture à elle. Mais aussi vis-à-vis de la communauté homo, elle ne voulait pas donner l’impression de se faire mousser sur ce débat.

Pourquoi le choix d’un happy end quand certains disent que cette loi a été ratée ? Pourquoi ne pas ouvrir sur les questions non élucidées ?

E : On a eu beaucoup de mal à conclure ce film. C’était un long débat entre nous. Il y a des raisons narratives.

M : Tout le film s’emploie à montrer que le débat continue. On avait le fil rouge du mariage et c’était aussi important de montrer que, derrière les débats, il y a aussi la vie des gens. Tous ces débats étaient orientés dans ce but.

E : Le fil rouge invisible du film était de raconter le parcours d’une loi, à quoi sert une loi… On a la réponse à la fin. La Marseillaise à la fin, c’est un doigt d’honneur à la Manif pour tous. C’est un pas de plus vers l’égalité.

Propos recueillis par Grégory Ardois-Remaud

CultureInterview

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